Archives par mot-clé : Victor Hugo

J’aime les bouches sans venin, les cœurs sans stratagème

Je suis haï. Pourquoi ? Parce que je défends
Les faibles, les vaincus, les petits, les enfants.
Je suis calomnié. Pourquoi ? Parce que j’aime
Les bouches sans venin, les cœurs sans stratagème.

Le bonze aux yeux baissés m’abhorre avec ferveur,
Mais qu’est-ce que cela me fait, à moi rêveur ?
Je sens au fond des cieux quelqu’un qui voit mon âme ;
Cela suffit. Le flot ne brise point la rame,
Le vent ne brise pas l’aile, l’adversité
Ne brise pas l’esprit qui va vers la clarté.

Je vois en moi l’erreur tomber et le jour croître ;
Je sens grandir le temple et s’écrouler le cloître.
Rien de fermé. Le ciel ouvert. L’étoile à nu.
L’idole disparaît, Dieu vient. C’est l’inconnu,

Mais le certain. Je sens dans mon âme ravie
La dilatation superbe de la vie,
Et la sécurité du fond vrai sous mes pas.
L’abri pour le sommeil, le pain pour le repas,
Je les trouve. D’ailleurs les heures passent vite.
Quelquefois on me suit, quelquefois on m’évite ;

Je vais. Souvent mes pieds sont las, mon cœur jamais.
Le juste, — Hélas, je saigne, où sont ceux que j’aimais ? –
Sent qu’il va droit au but quand au hasard il marche.
Je suis, comme jadis l’antique patriarche,
Penché sur une énigme où j’aperçois du jour.

Je crie à l’ombre immense : Amour ! Amour ! Amour !
Je dis : espère et crois, qui que tu sois qui souffres !
Je sens trembler sous moi l’arche du pont des gouffres ;
Pourtant je passerai, j’en suis sûr. Avançons.

Par moments la forêt penche tous ses frissons
Sur ma tête, et la nuit m’attend dans les bois traîtres ;
Je suis proscrit des rois, je suis maudit des prêtres ;
Je ne sais pas un mois d’avance où je serai
Le mois suivant, l’orage étant démesuré ;

Puis l’azur reparaît, l’azur que rien n’altère ;
Ma route, blanche au ciel, est noire sur la terre ;
Je subis tour à tour tous les vents de l’exil ;
J’ai contre moi quiconque est fort, quiconque est vil ;

Ceux d’en bas, ceux d’en haut pour m’abattre s’unissent ;
Mais qu’importe ! Parfois des berceaux me bénissent,
L’homme en pleurs me sourit, le firmament est bleu,
Et faire son devoir est un droit. Gloire à Dieu !

13 décembre 1874.
Victor Hugo
Les Quatre Vents de l’esprit
1908 (pp. 89-90).

Extase

mer-etoiles

J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles.
Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.
Et les bois, et les monts, et toute la nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure
Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d’or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ;
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête,
Disaient, en recourbant l’écume de leur crête :
– C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

Victor Hugo (1802-1885)

Les femmes sont sur la terre

waterfalllady1Les femmes sont sur la terre
Pour tout idéaliser ;
L’univers est un mystère
Que commente leur baiser.

C’est l’amour qui, pour ceinture,
A l’onde et le firmament,
Et dont toute la nature,
N’est, au fond, que l’ornement.

Tout ce qui brille, offre à l’âme
Son parfum ou sa couleur ;
Si Dieu n’avait fait la femme,
Il n’aurait pas fait la fleur.

A quoi bon vos étincelles,
Bleus saphirs, sans les yeux doux ?
Les diamants, sans les belles,
Ne sont plus que des cailloux ;

Et, dans les charmilles vertes,
Les roses dorment debout,
Et sont des bouches ouvertes
Pour ne rien dire du tout.

Tout objet qui charme ou rêve
Tient des femmes sa clarté ;
La perle blanche, sans Eve,
Sans toi, ma fière beauté,

Ressemblant, tout enlaidie,
A mon amour qui te fuit,
N’est plus que la maladie
D’une bête dans la nuit.

Victor Hugo

Certe, elle n’était pas femme et charmante en vain

poeme-amour-coeur1

Certe, elle n’était pas femme et charmante en vain ;
Mais le terrestre en elle avait un air divin ;
Des flammes frissonnaient sur mes lèvres hardies ;
Elle acceptait l’amour et tous ses incendies,
Rêvait au tutoiement, se risquait pas à pas,
Ne se refusait point et ne se livrait pas ;
Sa tendre obéissance était haute et sereine ;
Elle savait se faire esclave et rester reine,
Suprême grâce ! et quoi de plus inattendu
Que d’avoir tout donné sans avoir rien perdu !
Elle était nue avec un abandon sublime
Et, couchée en un lit, semblait sur une cime.
À mesure qu’en elle entrait l’amour vainqueur,
On eût dit que le ciel lui jaillissait du coeur ;
– Elle vous caressait avec de la lumière ;
La nudité des pieds fait la marche plus fière
Chez ces êtres pétris d’idéale beauté ;
Il lui venait dans l’ombre au front une clarté
Pareille à la nocturne auréole des pôles ;
À travers les baisers, de ses blanches épaules
On croyait voir sortir deux ailes lentement ;
Son regard était bleu d’un bleu de firmament ;
Et c’était la grandeur de cette femme étrange
Qu’en cessant d’être vierge, elle devenait ange.

Victor Hugo

Le pont

pontJ’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme,
Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime,
Etait là, morne, immense ; et rien n’y remuait.
Je me sentais perdu dans l’infini muet.
Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,
On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
Je m’écriais : – Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,
Pour traverser ce gouffre où nul bord n’apparaît,
Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,
Bâtir un pont géant sur des milliers d’arches.
Qui le pourra jamais ? Personne ! O deuil ! effroi !
Pleure ! – Un fantôme blanc se dressa devant moi
Pendant que je jetai sur l’ombre un œil d’alarme,
Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;
C’était un front de vierge avec des mains d’enfant ;
Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;
Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
Il me montra l’abîme où va toute poussière,
Si profond que jamais un écho n’y répond,
Et me dit : – Si tu veux, je bâtirai le pont. –
Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
– Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : – La prière.

Victor HUGO