Archives par mot-clé : Novalis

Il est toute étoile ; Il est le soleil

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Voici le sauveur, et les yeux le voient,
Des yeux qui pourtant du sauveur sont pleins.
De fleurs, il aura la tête parée
Et son saint regard brille en ce bouquet

Il est toute étoile ; Il est le soleil ;
Il est la source éternelle de vie.
On voit luire à travers plantes et pierres,
Lumière et mer, son visage d’enfant.

Son enfance est là, dans toutes les choses.
Son brûlant amour jamais ne repose.
Infiniment fort Il vient se serrer
Contre tous les cœurs sans même y penser.

Novalis (Cantiques, extraits)

Lorsque j’étais un enfant, Un dieu souvent m’a sauvé

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Lorsque j’étais un enfant,
Un dieu souvent m’a sauvé
Des cris et de la cravache des hommes,
Je jouais, alors, sûr et bon,
Avec les fleurs du bois,
Et les brises du ciel
Jouaient avec moi.
Et, de même que tu mets
Le cœur des plantes en joie,
Quand elles tendent vers toi
Leurs bras délicats,
Tu as mis mon cœur en joie,
Ô mon père Hélios (1) ! Et j’étais
Comme Endymion (2), ton préféré,
Ô Lune sacrée.
Ô vous tous, Dieux
Amicaux et fidèles !
Si vous pouviez savoir
Comme mon âme vous a aimés !
Certes, je ne vous appelais pas
En ce temps-là par des noms, et vous non plus
Vous ne me nommiez pas, comme les hommes se nomment,
Comme s’ils se connaissaient.
Mais je vous connaissais mieux pourtant
Que j’ai jamais connu les hommes,
Je comprenais le silence de l’éther :
Je n’ai jamais compris la parole des hommes.
L’harmonie fut ma mère
Dans la chanson des arbres
Et c’est parmi les fleurs
Que j’appris à aimer.
C’est dans les bras des dieux que j’ai grandi.

Friedrich Hölderlin (Novalis)

Laisse en ton âme s’avancer profondément son doux regard

Giotto (détail)
Giotto (détail)

Au loin, à l’est, le jour blanchit,
La nuit des temps se rajeunit ;
Longue et profonde, une gorgée
Aux claires sources irisées !
Voici le vieux désir comblé, sanctifié,
Le doux amour divinement transfiguré.

Sur la terre Il descend enfin
L’Enfant béni de tous les cieux ;
De nouveau souffle autour du monde
Le vent de vie, inspirateur du chant;
Rassemblant les cendres éparses du passé,
Il les ranime et fait jaillir la flamme neuve.

Partout surgit des profondeurs
Un sang nouveau, une nouvelle vie;
Pour nous mettre en paix éternelle
Il s’immerge aux flots de la vie,
Et là, debout, au beau milieu, à pleines mains
Il exauce en sa Grâce toutes nos prières.

Laisse en ton âme s’avancer
Profondément son doux regard,
Et par son éternel bonheur
Tu seras envahi toi-même.
Les cœurs et les esprits, et tous les sens aussi
Vont commencer ensemble une danse nouvelle.

Prends et tiens hardiment Sa main,
Imprègne-toi de Son visage :
Tu dois, tourné vers Lui sans cesse
T’épanouir à son Soleil.
Tu n’as qu’à Lui ouvrir ton cœur entièrement,
Et comme une épouse fidèle, Il sera tien

Nôtre Il est, à présent, le Dieu
Qui nous faisait trembler naguère!
Partout Il a, du Sud au Nord,
Eveillé de célestes germes.
Et nous, dans ce jardin de Dieu, nous n’avons plus
Qu’à bien soigner chaque bouton et chaque fleur.

Novalis

Pâques – Dimanche – Christ en gloire

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Salvator Rosa – Christ en gloire

A chacun je l’annonce : Il est vivant,
Il est ressuscité ;
Au milieu de nous, Il est là, présent,
Avec nous pour toujours.

Je le dis à tous, que chacun de même
A ses amis l’annonce,
Pour que se lève en tous lieux sans retard
Le jour du royaume des cieux.

Voici le monde, au sens nouveau, qui s’offre
A présent comme une patrie ;
Chacun reçoit, enchanté, de Sa main
Le don d’une nouvelle vie.

Au plus profond des abîmes marins
S’engloutit l’horreur de la mort ;
Léger, serein, chacun peut désormais
Considérer son avenir.

La voie obscure où Il a cheminé
Nous ouvre le chemin du ciel ;
Celui aussi qui entend Son conseil
Arrive à la Maison du Père.

Désormais nul n’aura plus à pleurer
Quand quelqu’un fermera les yeux;
Par l’ au revoir assuré, tôt ou tard,
Cette douleur est radoucie.

Chacun aura, avec chaque bonté,
L’occasion de chauffer son cœur,
Puisque pour lui cette semence ira
S’épanouir en fleurs splendides.

Il est vivant, et près de nous Il reste
Même si tout nous abandonne!
Aussi pour nous est-ce aujourd’hui la Fête
Du Renouveau Universel.

Novalis (Hymnes à la Nuit)

Pâques – Samedi – Descente aux limbes

Le Christ au sépulcre gardé par deux anges - William Blake
Le Christ au sépulcre gardé par deux anges – William Blake

Comme Lui, que l’amour inspire,
A nous tout entier s’est donné
Et s’est couché dedans la terre
Pour fonder la Cité de Dieu.

Novalis – Cantique XI

Descente aux limbes - Fra Angelico
Descente aux limbes – Fra Angelico

Ceux que tu as perdus, Il les a retrouvés,
Tu verras près de Lui ceux que tu as aimés :
Et ceux que Sa main t’a restitués
A toi pour toujours restent attachés.

Novalis – Cantique III

Pâques – Vendredi – La mise au tombeau

Descente de croix - Fra Angelico
Descente de croix – Fra Angelico
étail Jean- Fra Angelico
Détail Jean- Fra Angelico

Quand ils t’auraient tous renié,
Je Te resrerai, moi, fidèle :
que ne soit morte à tout jamais
La gratitude sur la terre.
Tu as pour moi revêtu la Passion,
Pour moi tu as souffert la mort :
Aussi mon coeur, à tout jamais,
Joyeusement, je Tel le donne.

Novalis – Cantique VI

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Détail Marie-Madeleine Fra Angelico

Faites que je ne cherche pas tant à être consolé que de consoler,
D’être compris que de comprendre, d’être aimé que d’aimer
Parce que
C’est en donnant que l’on reçoit.
C’est en s’oubliant soi-même
Que l’on se retrouve soi-même.
C’est en pardonnant qu’on obtient le parton.
C’est en mourant que l’on ressuscite à l’éternelle vie.

Extrait de la prière de Saint François d’Assise (XIIIème siècle)

Pieta et déploration sur le corps du Christ - Fra Angelico
Pieta et déploration sur le corps du Christ – Fra Angelico
Détail - Marie
Détail – Marie

Je connais à présent des délices plus profondes que la douleur.
Si contempler ton visage n’est pas le royaume des cieux,
Je ne sais pas ce que c’est que le royaume des cieux.
Je ne te vois pas avec mes yeux, mais avec mon coeur.
Ton visage est miroir où je bois l’oubli de moi-même.

Lanza Del Vasto – Proses « Marie de Béthanie »

Piéta - Pérugin
Piéta – Pérugin

Libre, l’Amour nous est donné,
Plus de séparation jamais.
Car le flot de la pleine vie
Est comme une mer infinie.
O Nuit unique, ô volupté !
Poème unique de l’éternité !
– Et le soleil, devant les yeux
De tous, c’est la Face de Dieu.

Novalis – Hymnes à la Nuit

 Mise au tombeau - Fran Angelico

Mise au tombeau – Fran Angelico
Embaumement du Christ - Allessandro Allori
Embaumement du Christ – Allessandro Allori

Pâques – Vendredi – La crucifixion

La lance de longinus - Rubens
La lance de longinus – Rubens

Pour te consoler comme moi, Quelqu’un est là,
Qui a passionnément aimé, souffert,
Et qui est mort pour tous en mille joies,
Et même ceux qui lui faisaient le plus de mal.
Il est mort, et pourtant, c’est tous les jours, en toi,
Que tu sens sa présence et son amour,
Assuré, confiant de pouvoir, n’importe où,
L’avoir et le serrer tendrement dans tes bras.

Novalis – Cantique III

Christ en croix - Velasquez
Christ en croix – Velasquez
Crucifixion, Jean, Marie et Marie-Madeleine au pied de la Croix - Nardo di Cione
Crucifixion, Jean, Marie et Marie-Madeleine au pied de la Croix – Nardo di Cione

J’ai vu l’humain sous sa forme la plus profonde.
Je connais jusqu’au fond la texture du monde.

Oui, je sais que son sens ultime, c’est l’amour
Et que je suis ici pour aimer plus, toujours.

Et moi, j’ouvre les bras comme Il les a ouverts,
Je voudrais, comme Lui, embrasser l’univers.

Christian Morgenstern – Quarante poèmes mystiques

Pâques – Jeudi – Le jardin de Gethsémani

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Tarchiani

Aux pires heures de détresse
Quand le coeur est près de flancher,
Quand l’angoisse est là qui nous ronge,
Du mal qui va nous emporter :
Songeant au chagrin, à la peine
Qui vont peser sur ceux qu’on aime,
Nos yeux sont voilés d’un nuage
Où ne perce plus nul espoir.

Oh! c’est alors Dieu qui se penche
Et nous approche Son amour;
Quand nous n’aspirons qu’à mourir,
Son Ange vient et nous assiste,
Portant le calice de Vie,
Glissant en nous le réconfort;
On ne demande pas en vain
Aussi Sa paix pour ceux qu’on aime.

Novalis (Cantique XIII)

Pâques – Jeudi – La sainte Cène

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La Cène – Fra Angelico

Un petit nombre seulement
Sait le Mystère de l’amour,
Eprouve l’insatisfaction
Et la soif éternelle.
La signification
Divine et la Cène
Aux sens humains est une énigme.
Mais qui jamais a bu
Sur de brûlantes lèvres bien-aimées
Le souffle de la vie ;
Senti son cœur, au saint embrasement,
Se fondre en ondes frémissantes ;
Qui a ouvert les yeux
Pour mesurer l’abîme
Insondable du ciel :
Il mangera, celui-là,
de Son Corps
Et boira de Son Sang
A jamais éternel.

pain_vinLe corps terrestre, qui en a
Déchiffré le sublime sens ?
Qui peut affirmer
Avoir compris le sang ?
Un jour, tout sera corps,
Unique corps,
Et dans le sang céleste baignera
Le couple bienheureux.
– Oh ! l’immense océan,
Que ne se rougit-il déjà !
Et le rocher, que n’émerge-t-il pas,
Que n’est-il chair exquise et parfumée !
Jamais il n’a de fin, le festin de délices,
Et jamais l’amour ne se rassasie.
Il ne possède l’être aimé jamais assez,
Ni d’une étreinte assez profonde et personnelle.la_cene_1494-1554_Burgo

Par des lèvres toujours un peu plus délicates,
L’aliment absorbé se change toujours plus,
Se fait plus intérieur, plus intime et plus proche.
L’âme vibre et frissonne
D’une plus haute et chaleureuse volupté,
Toujours plus affamé,
Plus assoiffé devient le cœur –
Et c’est ainsi qu’à travers les éternités
La volupté d’amour dure et se perpétue.
Ceux qui restent à jeun,
S’ils y avaient goûté seulement une fois,
Ils laisseraient tout là
Et viendraient avec nous s’asseoir
A la table dressée et jamais vide
Du Fervent Désir.
Ils y reconnaîtraient
L’inépuisable plénitude de l’Amour,
Et célébreraient la consommation
Du Corps et du Sang.

 

Novalis (Cantique VII)

Le second chant du mineur

servitudeJe sais le lieu d’un puissant château fort,
A l’intérieur duquel demeure un roi
Silencieux, avec sa cour étrange ;
Mais aux créneaux, on ne le voit jamais.
Il est caché, dans son palais de plaisance
Et ses veilleurs le gardent, invisibles ;
Seules ruissellent jusqu’à lui des sources
Familières depuis le toit versicolore.
(…)
Antique est son château, prodigieux ;
Coulé dessous l’assise des abysses,
Son bâtiment solide est toujours là
Pour empêcher la fuite vers le ciel.
Un invisible lien dedans retient
Emprisonnés les sujets du royaume,
Et là-haut flottent, tels des étendards
Sur la paroi obscure, les nuages.

Une population, par le nombre infinie
Est là, partout autour des portes verrouillées ;
Et pas un qui ne joue au serviteur fidèle,
Flattant le maître et l’appelant de noms exquis.
Tous ont le sentiment d’être, par lui, heureux,
Et nul ne s’aperçoit qu’il le fait son esclave ;
Pas un seul pour savoir où le blesse le bât,
Enivrés comme ils sont de leur désir trompeur.

Quelques uns seulement, pertinents et lucides,
Ne brûlent pas, ceux-là, de soif de ses présents ;
Ils recherchent plutôt, sans quitter leur effort,
A saper patiemment l’antique château fort.
C’est la pénétration qui peut seule défaire
L’antique autorité du secret sortilège :
Découvrir de l’intérieur, si l’on y réussit,
Le jour, alors de la libération luira.

Point de paroi trop dure au labeur acharné,
Aucun abîme impénétrable au vrai courage ;
Qui se fie à son cœur et compte sur son bras
Poursuit sans peur le roi jusque dans sa retraite.
Il l’arrache à son gîte, il l’extrait de son lit,
Et, maîtrisant la folle et sauvage marée,
Il commande et la fait refluer d’elle-même.

Plus il y aura d’or tiré et mis au jour,
Plus il circulera librement sur Terre,
Et plus sa royauté perdra de son pouvoir
Et plus seront nombreux ses sujets affranchis.
Libérée à la fin de ses liens, la marée
Reprendra possession du château fort vidé,
Et nous, dans son berceau de douceur verdoyante,
Nous nous retrouverons au sein de la patrie.

Novalis 1772 – 1801